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La place des femmes dans le monde agricole d’aujourd’hui

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il y a 6 mois

Par Alexis Annes, Enseignant Chercheur en Sociologie, École d’Ingénieurs de 

Purpan, à Toulouse, UMR CNRS 5193, LISST Dynamiques Rurales. 

 

Le dernier recensement général agricole, conduit en 2020, montre qu’environ un quart des chef.fe.s d’exploitations sont des femmes. Si depuis 2010, lors de l’avant dernier recensement, ce chiffre a peu évolué en dix ans, il contraste cependant avec les décennies d’invisibilité qui caractérisent l’expérience des femmes en agriculture, en particulier durant la seconde moitié du 20ième siècle. En comparaison, dans les années 70, elles ne constituaient que 8% des chef.fe.s d’exploitation. Durant cette époque, la modernisation de l’agriculture, sa transformation en une activité marchande et exportatrice, ainsi que son intégration dans les circuits longs de distribution, avaient exclu les femmes de l’activité de production, que ce soit du côté des grandes cultures ou de l’élevage. Longtemps, elles s’étaient essentiellement vues reléguées à des activités moins visibles et souvent considérées comme secondaires : comptabilité et gestion courante de l’exploitation ou traite des animaux, par exemple.  

 

Les femmes, actrices majeures des mondes agricoles 

De nos jours, les agricultrices sont plus visibles et deviennent des actrices majeures des mondes agricoles. Comme ceux de 2010, les chiffres issus du recensement de 2020 montrent qu’elles sont particulièrement présentes dans certains types de production. Viticulture, maraîchage et petits ruminants (moutons, chèvres, etc.) sont les orientations les plus féminisées. Par ailleurs, les femmes sont fortement impliquées dans les activités de diversification agricoles telles que des activités de transformation alimentaire ou d’accueil à la ferme, les circuits courts de distribution, ou encore engagées dans une démarche d’agriculture biologique.  

Comment cela s’explique-t-il ? Mon travail de sociologue spécialisé dans les questions rurales et agricoles revient à interroger ce phénomène social. Pourquoi les femmes se dirigent-elles davantage vers ce type d’activités ? Sont-elles confrontées à des difficultés spécifiques lorsqu’elles s’y engagent ? Ces difficultés perdurent-elles dans l’exercice quotidien de leur métier ? Ont-elles des façons spécifiques d’appréhender la profession agricole ? Si c’est le cas, pourquoi ? Pour finir, dans quelle mesure participent-elles à l’évolution des mondes agricoles et à la transition vers un modèle agricole durable ? 

 

Entendre la voix des femmes agricultrices 

Depuis une dizaine d’années, dans le cadre de mes travaux de recherche au sein de l’Ecole d’Ingénieurs de Purpan et de l’Unité Mixte de Recherche LISST1 Dynamiques Rurales, avec mes collègues et les étudiant.e.s que nous encadrons dans différents travaux de recherche, nous allons à la rencontre d’agricultrices pour tenter de donner des réponses à ces questions. Nous privilégions une approche dite compréhensive : nous questionnons les agricultrices dans le cadre d’entretiens longs, entre 1h30 et 3h, nous nous intéressons à leur parcours de vie, afin de faire entendre leurs voix, d’écouter leurs points de vue et de rendre compte le plus fidèlement possible de leurs expériences. Ensuite, nous croisons les différents entretiens, en essayant d’identifier les points de convergence dans  les discours, les thèmes récurrents, et ainsi d’identifier s’il existe une « expérience » commune à nos enquêtées.  

Nous avons ainsi rencontré une centaine de femmes exerçant le métier d’agricultrice en région Occitanie avec des parcours diversifiés en termes de trajectoire familiale (origine agricole ou non), trajectoire scolaire (formation initiale en lien avec l’agriculture ou non) ou encore trajectoire professionnelle (exercice d’une autre profession avant l’installation). Elles pouvaient exercer leur métier seules, avec un ou une conjointe, avec leurs parents. Cependant, toutes avaient en commun l’implication dans une activité de diversification qui apportait de la valeur ajoutée à leur production.  

Nous avons donc rencontré des vigneronnes exerçant leur activité sur le domaine familial ; des éleveuses transformant le lait de leurs chèvres en fromage, produisant du foie gras, ou réalisant différents produits cosmétiques à partir du lait de leurs ânesses ; des maraîchères commercialisant une partie de leur production en tisanes, soupes ou confiture ; des productrices de plantes aromatiques et à parfum distillant une partie de leur production en huiles essentielles. Nous avons rencontré des femmes accueillant des touristes, des enfants, ou des personnes en situation de handicap, dans le cadre d’ateliers, de goûters fermiers ou bien de simples visites de leurs fermes. Dans l’ensemble de ces situations, nous avons questionné cette diversification agricole en essayant de comprendre ses origines ainsi que ses conséquences pour les agricultrices. 

 

Trouver sa place, gagner sa légitimité, rester indépendante 

Pour les femmes « entrant dans la profession agricole par le mariage », c’est-à-dire celles qui n’avaient pas nécessairement choisie initialement d’être agricultrice mais qui ont épousé un agriculteur et qui ont fini par s’installer à ses côtés, la diversification agricole apparaît souvent comme un moyen de trouver sa place, de gagner en légitimité. « Ok pour m’installer avec lui, mais j’avais envie d’avoir mon activité à moi » est une phrase que nous avons entendue régulièrement. Développer une activité de transformation, comme produire de la glace et des yaourts sur une exploitation qui était spécialisée en bovin lait (et dont la production était entièrement écoulée via une coopérative agricole), ou une activité agritouristique, comme organiser des visites d’exploitation et des goûters fermiers dans une ferme produisant du lait de brebis à destination des caves de Roquefort, sont des moyens de gagner en indépendance. S’affranchir de la tutelle de l’époux dans l’activité professionnelle quotidienne apparaît d’autant plus important pour ces femmes qui étaient professionnellement indépendantes avant leur mariage et souhaitent le rester2.  

 

Le choix de la diversification 

Mais pourquoi s’engager principalement dans des activités de diversification ? Transformer des produits, les commercialiser, en faire la publicité, créer des supports de communication, ou encore accueillir des touristes et expliquer leur travail quotidien, transmettre des connaissances et s’occuper des autres, sont des activités qui, souvent, faisaient partie de leur quotidien professionnel par le passé.  

Une agricultrice nous a par exemple expliqué utiliser ses « compétences d’institutrice tous les jours ». D’encadrer des stagiaires à proposer des visites de ses châtaigneraies centenaires, en passant par proposer des ateliers de fabrication de farine de châtaigne, selon elle, elle demeure en permanence en posture d’enseignante. Bien que ces compétences ne soient pas uniquement requises dans le cadre d’activités agricoles de diversification, elles deviennent clés pour des activités impliquant un accueil de public. De plus, il est important de noter que ce type d’activités correspond à des activités socialement construites comme féminine, autrement dit, qui sont le fruit d’une socialisation différenciée dont les femmes ont souvent fait l’expérience depuis leur enfance, et qu’elles sont en mesure de mobiliser dans le cadre de l’activité agricole. 

 

Ajouter de la valeur à la production agricole 

Par ailleurs, nos résultats montrent également que le choix de se diriger vers des activités de diversification peut également être empreint d’un pragmatisme économique3. C’est particulièrement le cas des agricultrices n’ayant pas hérité d’une exploitation. Afin de démarrer leur activité, elles n’ont souvent pu acheter que de petites propriétés, ou seulement une parcelle de quelques hectares, au potentiel agronomique faible. Sur de telles surfaces, s’engager rapidement dans des activités de diversification apparaît comme un moyen d’ajouter de la valeur à une production agricole, qui, si elle avait été vendue telle quelle (sans transformation via des circuits alimentaires longs), n’aurait pas permis de dégager un revenu suffisant.  

Une agricultrice nous a par exemple expliqué : « Comme on a une très petite surface, notre idée était d’avoir une production sur laquelle on pouvait ajouter de la valeur ». C’est pourquoi elle a décidé « de produire des petits fruits et de les transformer sur place, en confitures, sirops, coulis, et d’autres trucs comme ça ». Pour ces agricultrices installées seules sur de petites surfaces agricoles, la diversification permet d’améliorer leur revenu. Cependant, il est important de noter que ces systèmes ne sont pas toujours durables d’un point de vue économique et peuvent parfois maintenir les femmes dans des situations de précarité. 

 

Ces activités de diversification permettent donc aux agricultrices de gagner en légitimité ou simplement de développer des activités reposant sur des compétences qu’elles maîtrisent4. Pourtant, l’implication forte dans ses activités peut également contribuer à les marginaliser dans un environnement agricole, où une hiérarchisation persiste entre ce qui est considéré comme « véritable travail agricole » (les activités de production où les hommes sont surreprésentés) et ce qui ne l’est pas (les activités de diversification où les femmes sont surreprésentées). D’autant plus que les agricultrices que nous avons rencontrées ont exprimé de façon récurrente une difficulté à faire leur place dans un environnement très masculin5.  

 

“Comme si je n’existais pas…” 

Sentiments d’illégitimité, mais également manque d’inclusion, de prise en compte de leur parole dans les réunions de différentes instances agricoles, sont le lot quotidien de beaucoup de nos enquêtées. « C’était juste comme si je n’existais pas … les gens ne me regardaient pas et ne me parlaient pas … d’y être ou pas, ça aurait pas fait beaucoup de différence », nous a exprimé une jeune agricultrice. Certaines agricultrices évoquent également des réunions professionnelles organisées sur des créneaux (en particulier le soir) où elles sont peu disponibles en raison de responsabilités familiales qui leur incombent encore majoritairement. D’autres agricultrices ont également mentionné l’envie d’aller vers des formations plus techniques (conduite d’engins agricoles par exemple) pour leur permettre  de gagner en compétence dans ce domaine et d’élargir leurs champs d’action sur leurs exploitations. Cependant, peu sont celles qui franchissent le pas, voyant ces lieux de formation comme des espaces manquant de bienveillance et dans lesquels elles se sentent jugées.  

 

En réponse au manque d’espaces dans lesquels elles se sentaient acceptées et légitimes, plusieurs de nos enquêtées se sont tournées vers des groupes professionnels féminins6. Ces groupes professionnels, souvent en non-mixité choisie, constituent certes des espaces de dialogue et de partage d’expériences, mais aussi des espaces d’acquisition de compétences techniques. Mes travaux de recherche plus récents, menés en partenariat avec des CIVAM7, ont montré que ces groupes constituent de véritables espaces d’empowerment, où les agricultrices gagnent en confiance et en compétences techniques, en particulier en lien avec la transition agroécologique. L’étude du groupe d’agricultrices du CIVAM 44 (Loire-Atlantique)8, majoritairement composé d’éleveuses sur des fermes spécialisées en bovin lait, a montré que ce groupe constituait une ressource clé pour favoriser la transition agroécologique au sein des fermes. Les différents ateliers suivis, que ceux-ci visent à développer la communication non-violente en milieu professionnel, à organiser et aménager son poste de travail, à développer ses connaissances sur le comportement animal, la nutrition et les soins aux animaux, ou l’utilisation et l’entretien des tracteurs et autres engins agricoles, ont permis la transition vers des systèmes plus durables des fermes sur lesquelles elles travaillent. 

 

Transformer la nature même du travail agricole  

Pour conclure, je souhaite souligner qu’en s’impliquant dans des activités de diversification, les agricultrices que nous avons rencontrées au cours de ces années participent à renouveler le rapport au métier et à redéfinir ce que constitue le travail en agriculture. Dans leurs activités professionnelles, en s’impliquant souvent dans des pratiques pro-environnementales, en mettant en place des activités de diversification (transformation, vente directe) ou en encore des activités para-agricoles telles que l’agritourisme ou l’accueil social, elles participent à transformer la nature même du travail agricole et celle de l’exploitation agricole. Quand elle permet la rencontre entre population agricole et non-agricole, l’exploitation apparaît alors comme un lieu d’échange, de débat, d’éducation autour des enjeux agricoles, alimentaires et environnementaux. Dépassant sa seule fonction de production économique, l’exploitation agricole devient alors un lieu hybride où se mêlent production, éducation, commercialisation et loisir. 

 

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1 Laboratoire Interdisciplinaire Solidarité Société Territoire, équipe Dynamiques Rurales

2 Annes, A., Wright, W. 2015. « ‘Creating a Room of One’s Own’: French Farm Women, Farm Tourism and the Pursuit of Empowerment». Women Studies International Forum, 53, pp.1-11. 

3 Voir Annes, A., Wright, W. 2016. « Value-added agriculture: A context for the empowerment of French women farmers? » Review of Agricultural, Food and Environmental Studies, 97(3), pp.185-201

4 Voir Annes, A., Wright, W., 2017. Agricultrices et diversification agricole : l’empowerment pour comprendre l’évolution des rapports de pouvoir sur les exploitations en France et aux États-Unis. Cahiers du Genre. 63(2), pp. 99-120 

5 Voir Annes, A., Wright, W.; Larkins, M., 2021. « ‘A Woman in Charge of a Farm’: French Women Farmers Challenge Hegemonic Femininity ». Sociologia Ruralis, 61(1), pp. 26-51.

6 Voir Le Brun, C., Guetat-Bernard, H., Annes, A. « L’émergence de collectifs féminins en viticulture : vers un renouvellement de la structuration de la filière ? », ¿Interrogations? Revue Pluridisciplinaires de Sciences Humaines et Sociales, 29 

7 Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural 

8 Voir Serpossian, E., Coquil, X., Annes, A. 2022. « Involvement of women farmers in the agro-ecological transition and transformation of their work: Chronicle of the agricultural organization Groupe Femmes 44 ». Frontiers in Sustainable Food System, Volume 6.

Picture of Alexis Annes

Alexis Annes

Alexis Annes est ingénieur agronome et docteur en sociologie, enseignant - chercheur à l’Ecole d’Ingénieurs de Purpan, à Toulouse. Expert du monde rural, il est membre de l'UMR CNRS 5193 LISST Dynamiques Rurales. Ses travaux de recherche décrivent et analysent les changements actuels affectant les sociétés rurales et la population agricole. Il a 43 ans. Il s’est penché en particulier sur les questions de genre et d’agriculture depuis une dizaine d'années. Il a notamment travaillé sur la place des femmes dans l’agriculture. Ses travaux de recherche ont été publiés dans plusieurs revues scientifiques nationales et internationales dont Les Cahiers du Genre, Economie Rurale, Journal of Rural Studies, Sociologia Ruralis, Rural Sociology ou encore Agriculture and Human Values.

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