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Il est temps de reconnaître les transformations profondes du monde agricole

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il y a 8 mois

Propos recueillis par Gabriel Laborde entretien avec François Purseigle, sociologue, Professeur des universités en Sociologie à l’Institut National Polytechnique de Toulouse-Agro Toulouse, et coauteur de l’essai Une agriculture sans agriculteurs, un ouvrage publié aux Presses de Sciences Po.

Vous êtes le coauteur du livre, Une agriculture sans agriculteurs. Ce titre ressemble à un cri d’alarme. Est-ce que c’en est un pour vous ?

Notre travail de sociologues consiste à décrire le monde tel qu’il est, d’en faire une photographie la plus précise possible. Ce livre invite justement à prendre conscience de ce qui est en train de se jouer dans le monde agricole. Pour nous, il est important de pouvoir dire : « on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas ». Le monde agricole d’aujourd’hui n’a plus rien à voir celui d’hier, et celui de demain sera également différent de celui d’aujourd’hui. Une révolution indicible est en cours. Des mutations dans les entreprises agricoles sont à l’œuvre, des dispositions nécessaires devront être prises pour accompagner nos agriculteurs et il faut, dès à présent, admettre certaines choses qui peuvent apparaître comme inadmissible aujourd’hui.

Quelles sont les choses en cours et que vous tenez à mettre en lumière ?

La première d’entre elles, et c’est un fait marquant : la population des chefs d’exploitation agricole s’efface comme jamais elle ne s’est effacée dans la société française. Nous avons perdu 100 000 agriculteurs en dix ans en France, mais il faut imaginer que 200 000 exploitants, parmi les 398 000 qui existent aujourd’hui dans notre pays, auront l’âge de partir à la retraite d’ici à 2030. La majorité d’entre eux ne sera pas remplacée. La population agricole des chefs d’exploitations ne représente aujourd’hui que 1,5% de la population active. C’est une tendance de fond : la démographie agricole s’effondre et cela aura des répercussions importantes sur l’organisation du travail notamment. Le nombre de salariés par exploitation va certainement augmenter, tandis que le nombre de chefs d’exploitation va fortement chuter. Pas moins de 987 000 salariés non-familiaux embauchés directement ou indirectement (groupement d’employeur, ETA…) interviennent aujourd’hui dans les exploitations agricoles françaises.

Une autre mutation concerne la non-transmission aux actifs familiaux et l’évolution des structures d’entreprise ?

Ce grand effacement de la population des chefs d’exploitation tient au fait que beaucoup d’enfants ne veulent pas prendre la suite, comme on dit. Mais surtout, il convient d’admettre que l’installation ne va plus de soi dans la profession agricole. Le manque d’attractivité n’explique pas à lui seul les difficultés d’installation.

Les parents et les collatéraux (frères et sœurs) ne font plus de cadeaux à celle ou celui qui est désigné comme successeur. Par ailleurs, l’offre d’exploitations à reprendre ne correspond pas toujours aux aspirations de nouveaux porteurs de projets qui ne sont plus toujours issus du monde agricole. Les nouvelles générations d’agriculteurs entrent plus tardivement et sortent plus précocement de la profession. A l’effacement démographique et à une mobilité sociale et professionnelle plus grande s’ajoute également un éclatement des structures d’entreprises. Les projets entrepreneuriaux en agriculture n’ont jamais été aussi divers et l’organisation du travail sur laquelle ils reposent évolue. A côté d’un « faire ensemble » en famille, émergent des entreprises où le « faire-faire » se développe à travers une augmentation du recours à des entreprises de sous-traitance. Le chef d’exploitation n’est plus forcément celui qui veut tout faire.

Vous dénoncez également l’image fantasmée du monde agricole ?

Souvent, on enferme l’agriculture dans des images, notamment dans les médias. On l’assigne à des réalités qui n’ont plus forcément cours. On imagine, un homme et une femme, un enfant, une ferme. C’est une image d’Epinal. Beaucoup de conjoints ont un autre métier que celui de la ferme. La France n’est plus seulement un ensemble de petites et moyennes exploitations. Par exemple, la plupart des denrées qu’ils consomment sont issues d’entreprises qui n’ont plus rien à voir avec la ferme à la papa. Quand on achète une carotte aujourd’hui, il y a de fortes chances qu’elle ne vienne pas d’une petite exploitation, mais plutôt d’une exploitation qui fait entre 1 000 et 2 000 hectares et qui est située soit dans les Landes, soit dans le Bassin parisien.

Vous teniez à montrer que cette représentation était fausse ? Pour quelle raison ?

Avec mon co-auteur, Bertrand Hervieu, il nous paraissait important de bien nommer les choses, de rendre dicible certaines réalités du monde agricole. Mais on voit bien que la plupart des Français ont dû mal à l’accepter. L’agriculture s’est transformée comme d’autres secteurs d’activité se transforment. On accepte du secteur industriel ou commercial des évolutions dans les modes d’organisation de la production qu’on n’accepte pas pour l’agriculture. Le paradoxe, c’est que l’on applaudit à deux mains quand on voit un artisan ou un commerçant faire grandir son affaire, sa TPE, et devenir une PME, mais pas quand il s’agit d’un agriculteur qui cherche à mutualiser des outils de production avec d’autres ou s’agrandir.

Il est temps de reconnaître les transformations profondes du monde agricole. L’idée d’un monde agricole immuable est dépassée. Nous estimons que si l’on montre le monde tel qu’il est, on pourra l’accompagner de manière pertinente dans les crises qu’il traverse et les défis qui l’attendent.

D’où vient cette difficulté d’admettre que les choses ont changé aussi dans l’agriculture ?

En fait, il y a une forme de résistance à concevoir les exploitations comme des entreprises comme les autres dans ce qu’elles ont de plus banal. Parce que la plupart des Français sont issus justement de cette France paysanne dans laquelle, voilà un siècle, il y avait dix fois plus de producteurs agricoles. Mais de nouvelles formes de rationalisation du travail sont en cours, et un chef d’exploitation peut être aujourd’hui un dirigeant manager d’une équipe de salariés dans une entreprise aux allures de firme tout comme un associé dirigeant dans une ferme collective.

Beaucoup d’agriculteurs souffrent d’une espèce d’agribashing. Les éleveurs notamment se sentent pointés du doigt.

Au moment où on cherche à renouveler les générations en agriculture et à attirer une population dans ce secteur d’activité, je pense qu’il faut raison garder par rapport à ce sentiment. Il existe, il ne faut pas le nier. Mais il y a deux choses que je souhaite évoquer. Les agriculteurs n’échappent pas à un sentiment de critique sociale comme beaucoup d’autres catégories professionnelles. La plupart des enseignants sont considérés comme des mauvais enseignants par une partie de la population, d’une manière injuste et caricaturale, des personnes qui regrettent l’instituteur d’antan. Il faut entendre les parents d’élèves ! Pour la plupart des médecins, des magistrats, des policiers, c’est la même chose.

Que s’est-il passé ?

Jusqu’à récemment, la profession agricole n’était pas remise en cause dans ses pratiques, mais c’est désormais le cas, car l’agriculture cristallise des enjeux alimentaires, des enjeux territoriaux, des enjeux économiques et environnementaux très importants, qui sont autant d’enjeux auxquelles les Françaises et les Français sont aujourd’hui très attachés. Les agriculteurs se sentent bousculés par des discours qui sont effectivement en décalage avec certaines réalités, et plutôt violents symboliquement, mais, à mon sens, ils subissent la controverse que subissent d’autres catégories socioprofessionnelles depuis de nombreuses années. Je comprends qu’ils se sentent fragilisés, ou même déconsidérés, critiqués, alors qu’ils travaillent durement. Mais finalement, les agriculteurs sont traités socialement comme les autres. Il leur faut trouver leur nouvelle place dans la société.

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François Purseigle

Entretien avec François Purseigle, sociologue, Professeur des universités en Sociologie à l’Institut National Polytechnique de Toulouse-Agro Toulouse, et coauteur de l’essai Une agriculture sans agriculteurs, un ouvrage publié aux Presses de Sciences Po.

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