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Retour sur l’agriculture à Haute Valeur Naturelle (HVN)

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il y a 1 heure

Retour sur l’agriculture à Haute Valeur Naturelle (HVN)

Avec le changement climatique, la conservation de la biodiversité s’impose comme un enjeu majeur pour l’avenir de nos systèmes sociaux et économiques. Cet enjeu dépasse des interventions à l’échelle de hot-spots spécifiques sur lesquels il s’agirait de mettre tous les moyens en abandonnant toute ambition dans des territoires plus banals. 

Ce constat s’applique à différentes échelles : du global (ce n’est pas l’Amazonie aux dépens d’une Europe qu’on considèrerait comme finalement secondaire dans l’agenda mondial) au régional (conserver une réserve naturelle dans un océan d’agriculture intensive n’a pas de sens et ne lève pas les risques d’effondrement des populations d’insectes aux conséquences dramatiques, par exemple). Il faut, partout dans le monde, combiner des ambitions allant de la biodiversité dite « remarquable » à celle « ordinaire », la distinction entre les deux étant par ailleurs fragile.

Dans cette manière de poser les enjeux, il est fréquent dans les cercles experts et politiques de considérer que les milieux forestiers constituent les écosystèmes les plus riches. Non seulement il faut les conserver – ce qui est bien entendu une évidence – mais il faudrait les développer, parfois en remplacement de milieux prairiaux. Dans certains travaux de modélisation qui inspirent les politiques publiques, remplacer des prairies par des forêts est systématiquement compté comme un gain net pour la biodiversité. La réponse à la crise de la biodiversité est alors simple : planter des arbres devient la principale priorité et conduit à négliger tout autre champ d’intervention.

Des arbres et des prairies sont effectivement un bon point de départ pour conserver la biodiversité, à condition qu’ils soient tous les deux gérés de manière ad hoc. Une plantation de résineux jouxtant une prairie monospécifique fertilisée n’accueillera pas beaucoup d’insectes et autres organismes. Le problème surgit quand la focalisation sur l’arbre conduit à exclure, voire disqualifier, les autres habitats et en particulier ceux « ouverts ». 

Ces derniers ont pourtant une caractéristique majeure : en recevant beaucoup d’énergie solaire au sol, ils permettent l’expression d’une forte diversité floristique. Il suffit de comparer le sol d’une forêt dense, qui ne comporte que quelques espèces du fait de la captation de l’énergie par la canopée, et d’une prairie extensive qui pourra comporter près d’une centaine d’espèces de fleurs (et les insectes allant avec). Bien sûr, le caractère ouvert n’est pas en lui-même un gage de biodiversité : un océan de maïs ou une prairie surfertilisée et/ou systématiquement fauchée avant la floraison n’auront pas d’intérêt, au contraire.

En fait, il ne s’agit pas, là encore, d’opposer prairies et forêt – de la même manière qu’il ne faut pas opposer biodiversité remarquable et ordinaire – mais de les articuler dans une bonne compréhension de la conservation de la biodiversité. Qui dit « diversité » dit fondamentalement variété des habitats à conserver ; valoriser la flore des prairies comme nous le faisons ne conduit pas à négliger la fonge (les champignons) des forêts. 

Par ailleurs, cette vision implique une certaine stabilité temporelle : les écosystèmes sont d’autant plus riches qu’ils ne sont pas pollués, ne subissent pas de perturbation majeure et qu’ils sont anciens. Les réseaux trophiques et les communautés d’espèces s’installent dans un équilibre dynamique qui prend du temps à construire, d’où l’intérêt particulier des prairies et desles forêts anciennes. Cet équilibre prend très peu de temps à détruire : une coupe rase ou un labour profond suffisent. L’idée de patrimoine naturel rend bien compte de cet enjeu.

Le concept d’agriculture à Haute Valeur Naturelle (HVN) développé au niveau européen à partir des années 1990  – à ne pas confondre avec le label français Haute Valeur Environnementale HVE – a été proposé pour aborder ces enjeux de conservation de la biodiversité des habitats ouverts liés à l’agriculture. Il n’est pas très connu en France, mais est mobilisé pour la conception de politiques publiques – l’Agence Européenne de l’Environnement est particulièrement impliquée dans ce domaine – et dans des travaux et recherches européens. Il part du constat évoqué plus haut : de nombreux espaces agricoles européens abritent une riche biodiversité, unique et non substituable. Cette richesse repose sur la capacité des systèmes de production qui exploitent ces espaces à valoriser des cycles biogéochimiques (azote, phosphore,…) naturels, sans mobiliser d’intrants de synthèse, qui altèrent le fonds d’espèces. 

Cette capacité est elle-même liée à des pratiques qui, bien que procédant d’une activité humaine, renvoient à des agroécosystèmes qui fonctionnent de manière similaire à des écosystèmes naturels. Pour simplifier, les grands herbivores d’élevage ont remplacé leurs ancêtres sauvages et l’Homme les grands prédateurs. 

Les habitats associés à ces systèmes sont ainsi qualifiés de semi-naturels par les écologues : naturels du fait de leur fonctionnement proche des écosystèmes naturels, leur permettant ainsi d’avoir de nombreuses espèces héritées des milieux ouverts de la période paléolithique ou d’autres qui ont co-évolué sur des millénaires avec les systèmes agricoles. Mais le préfixe « semi-» rappelle une gestion dirigée par l’Homme. 

Précisons que s’il ne s’agit évidemment pas de tracer une ligne de démarcation nette entre l’agriculture HVN et celle qui ne l’est pas, le caractère HVN est exigeant en termes de pratiques : absence ou très faible niveau d’intrants, savoir-faire dans l’exploitation des agrosystèmes, mécanisation limitée et dans tous les cas respectant les principes de l’écologie du paysage. 

Si l’agriculture HVN n’est pas rare dans certaines régions, notamment celles à handicap naturel, non seulement elle n’est pas la norme mais elle est en recul depuis près d’un siècle, concurrencée et remplacée par des formes d’agriculture qui recherchent davantage de productivité physique et qui altèrent les fonctionnalités semi-naturelles.

Les travaux de recherche ont défini deux grands types de systèmes HVN en Europe : ceux qui reposent sur une économie essentiellement pastorale, aujourd’hui le cœur des systèmes HVN, et ceux qui reposent sur les principes d’une polyculture-élevage à bas niveau d’intrants. Dans ce dernier cas, les synergies entre les cultures, les prairies extensives riches en légumineuses spontanées et l’élevage sont valorisées au maximum. Elles conservent les attributs d’une trame agraire qui abritait une très riche biodiversité « ordinaire » il y a encore 70 ans et qui est devenue rare et légitimement « remarquable » quand elle subsiste. 

Le recul de la polyculture-élevage HVN et son remplacement par une agriculture à haut niveau d’intrants constitue sans doute le fait majeur en termes d’érosion de la biodiversité en Europe. L’effondrement des populations d’insectes et d’oiseaux plus marqué dans les milieux ouverts que forestiers ou autres corrobore cette analyse. 

Notons un fait majeur dans ce qui précède : qu’il s’agisse de systèmes pastoraux ou polyculture-élevage, les herbivores y jouent un rôle central. Si on pense logiquement en premier lieu au transfert de fertilité – la capacité à transférer l’azote contenu dans les fourrages que les herbivores doivent consommer en grande quantité est ici l’idée clé – les herbivores pâturant doivent être compris dans leur rôle écologique : leurs déjections – quand elles ne sont pas traitées – abritent les œufs des insectes, leur déplacement disperse les graines, leur manière de brouter sélectionne telle ou telle espèce, leur piétinement localisé est propice aux abeilles sauvages, etc. 

Leur rôle peut être plus indirect : via les espèces qui (ne) poussent (que) le long des clôtures ou des murets de pierre sèche, via les points d’eau qu’ils suscitent… sans parler des haies dont la principale raison d’être reste en grande partie cet élevage pâturant. Une barre de coupe ne remplacera jamais un herbivore – ou, mieux, une diversité d’herbivores – et un paysage agraire sans prairie extensive pâturée ne pourra pas prétendre accueillir la diversité floristique et faunistique d’un agrosystème HVN où des d’animaux sont présents.

Mais l’agriculture HVN ne procède pas que de la seule grille de lecture écologique que nous avons brossée ici : elle est au service d’un projet qui commence par la bonne compréhension des enjeux pour contribuer à orienter les politiques publiques dont le rôle dans l’orientation des systèmes agricoles et alimentaires est central. Dans cette optique, les points clés de la conservation de l’agriculture HVN sont les suivants :

  • Pas de conservation de la biodiversité en milieux ouverts sans conservation d’une part significative de végétation semi-naturelle, associée à la présence d’herbivores gérés extensivement. Ça, nous l’avons dit.
  • Pas de conservation de ces habitats semi-naturels sans conservation des systèmes de production HVN, complexes, qui les valorisent. Cette évidence ne l’est pas nécessairement pour certains experts et acteurs politiques quand ils pensent qu’il suffit de tracer une limite de protection sur une carte pour conserver la biodiversité.
  • Pas de conservation de ces systèmes de production sans les conditions économiques, sociales et politiques qui en assurent la durabilité. Développer ce point dépasse largement le cadre de ce texte, mais il est évidemment central pour rendre crédible le projet de conservation d’habitats semi-naturels. Pas d’agriculture HVN sans une PAC qui la favorise, sans école proche où amener les enfants, sans reconnaissance politique et/ou commerciale des produits qui en sont issus.

 

Pour conclure, deux dernières idées :

  • Nous avons largement parlé de « conservation » dans notre propos. Ce n’est pas dans un sens fixiste qu’il faut l’entendre, mais dans le sens moderne des acteurs de la conservation qui prennent bien en compte une nécessaire approche dynamique, adaptative et holistique. Il ne s’agit pas de retrouver un passé perdu, mais de s’en inspirer pour inventer une agriculture moderne exigeante et rappeler que sans biodiversité, celle qui repose sur des niveaux élevés d’intrants ne pourra simplement pas durer. L’histoire inspire sans imposer. Elle fixe un champ des possibles et, pour la biodiversité, celui-ci passe par le respect des contraintes (agro)écologiques.
  • Politiquement, la conservation des systèmes HVN, voire leur développement est clairement à rebours des tendances à l’œuvre dans les systèmes agrialimentaires. Il ne s’agit pas simplement d’une liste de bonnes pratiques à mieux intégrer dans les dynamiques à l’œuvre (par exemple un pourcentage d’infrastructure écologique mal comprise et plaquée ou un meilleur réglage du pulvérisateur). C’est une reconception du lien entre alimentation, biodiversité et production qu’il faut investir. On doit produire autrement, manger autrement, avec des produits qui reflètent les équilibres agroécologiques, et notamment des produits animaux issus d’une agriculture HVN. Fondamentalement, l’agriculture HVN est une matrice féconde pour aborder les enjeux du One Health. Elle permet de mieux incarner ce qui est en jeu.
Image de Xavier Poux

Xavier Poux

Est docteur en économie rurale. Consultant agronome chez AScA depuis 35 ans, il est chercheur et spécialiste des politiques publiques européennes liées à l’agriculture à Haute Valeur Naturelle (HVN), la biodiversité et l’agroécologie. Il est co-auteur d’un scénario de référence sur l’agroécologie à l’échelle européenne – TYFA, Ten Years For Agroecology – publié chez Actes Sud en 2021.

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