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L’agriculture et l’élevage sont une des solutions contre le changement climatique

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il y a 6 mois

Propos recueillis par Gabriel Laborde Entretien avec Goulnara Aguiar, fondatrice et présidente d’Ormex, société experte du crédit carbone dans le monde agricole, à Paris. Ormex est une start-up incubée à la Station F, campus dédié aux pépites du numérique français. Elle a 41 ans et a passé 13 ans dans les technologies financières avant de fonder son entreprise.

 

Pouvez-vous présenter Ormex ?

Ormex est une jeune entreprise qui propose une norme internationale de stockage du carbone pour le milieu agricole. J’en suis la fondatrice et la présidente. Nous sommes basés à Paris. Mon équipe vient du milieu agricole et de la tech, nous sommes une ClimatTech. Nous avons développé une plateforme qui est une place de marché pour les crédits carbone du monde agricole. Notre raison d’être est de proposer aux agriculteurs, aux éleveurs, de trouver des financements grâce à l’obtention de crédits carbone. 

 

Comment acquièrent-ils ces crédits carbone ? 

Ils récupèrent des crédits carbone en se lançant dans une agriculture régénératrice, une agriculture durable où les sols sont régénérés grâce à des pratiques agricoles moins intensives et en relation avec des modes d’élevages plus vertueux. Ces crédits sont achetés par des groupes internationaux qui doivent aller vers la neutralité carbone, mais leurs activités dans l’énergie, l’industrie, le numérique sont fortement émettrices de CO2. Ils doivent compenser leurs activités polluantes en achetant des crédits carbone.

 

Quelle est la part de l’agriculture sur le marché mondial du carbone ?

Aujourd’hui, elle est très faible, inférieur à 1 %. L’essentiel des crédits carbone sont, à l’heure actuelle, aujourd’hui fournis par les énergies renouvelables et le secteur de la forêt. Le potentiel de stockage du carbone sur les terres émergées, notamment sur les terres agricoles, est pourtant colossal. Globalement, pour atteindre les objectifs de la neutralité carbone à l’échelle de la planète d’ici à 2050, on doit réduire de 20 gigatonnes par an les émissions de CO2, car ces émissions ne seront pas absorbées, ni par la mer, ni par la forêt. L’agriculture régénératrice a la capacité de stocker jusqu’à 60 gigatonnes sur les 20 prochaines années. L’agriculture n’est donc pas le problème, mais la solution. 

 

Est-ce que ce sujet est porté au niveau international et depuis quand ? 

L’Initiative internationale dite « 4 pour 1000 » a été lancée par la France le 1er décembre 2015 lors de la COP21, par Stéphane Le Foll, alors ministre de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt. Elle a montré que l’agriculture, et en particulier les sols agricoles, jouent un rôle crucial non seulement dans la sécurité alimentaire qui est sa vocation première, mais aussi dans la lutte contre le changement climatique. Par exemple, si le niveau de carbone stocké dans les 30 premiers centimètres du sol augmentait de seulement 0,4 % (ou 4‰) par an, l’augmentation annuelle du dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère serait considérablement réduite, car absorbée par les herbages et les prairies. Il faut déployer l’agriculture régénératrice à grande échelle et le plus vite possible.

 

Qu’est-ce que l’agriculture régénératrice, et en quoi est-elle la solution ?

Le plus gros problème des agriculteurs est l’épuisement des sols. Après des décennies d’agriculture conventionnelle, les sols sont complètement épuisés. Les exploitants agricoles utilisent alors une grande quantité de fertilisants pour que ça pousse. En passant à l’agriculture régénératrice, on peut stocker du carbone dans les sols par la photosynthèse des plantes de façon naturelle. Il existe plusieurs méthodes comme les couvertures végétales, les intercultures pour freiner l’excès de labour, les rotations de cultures, les haies, les prairies, etc. L’autre volet important, c’est de combiner cela avec l’animal. Le bétail (vaches, moutons, etc.), lorsqu’il vit dehors, se nourrit à l’herbe, piétine les prairies et le stockage du carbone est encore plus important. Par ailleurs, les bouses et les excréments fertilisent naturellement les sols. C’est le principe d’une agriculture circulaire.

 

Est-ce intéressant pour un agriculteur ou un éleveur de s’engager dans cette démarche de vendre ses crédits carbone ?

Pour lui, c’est intéressant parce qu’il récupère ainsi des financements pour son exploitation. Un grand nombre d’exploitations sont en difficultés financières, ont du mal à investir, et c’est donc une source de revenus qu’il ne faut pas négliger. C’est aussi un engagement personnel pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et participer à la lutte contre le réchauffement climatique et à la restauration de la biodiversité. En dépit de ces avantages, j’invite néanmoins un agriculteur ou un éleveur à ne pas y aller seul. 

 

Pour quelle raison ?

En réalité, c’est difficile pour un agriculteur de lancer un projet carbone tout seul. Parce que cela rajoute des coûts pour lui au début, liés à la constitution du dossier, à l’acquisition de la certification et à l’analyse biochimique du sol. Ce genre de projet est un engagement de longue durée, sur 20, 30 ou 40 ans. Il peut se sentir découragé. Pour toutes ces raisons, il est important de s’engager dans une démarche collective, à l’échelle d’un groupe, d’une coopérative, par filière, par métier. Il est également important que les agriculteurs et les éleveurs travaillent ensemble à l’échelle locale, car leurs activités sont complémentaires, et elles doivent fonctionner comme un écosystème naturel.

 

Vous parliez de travailler à grande échelle pour avoir un plus grand impact…  

En effet, Ormex travaille aussi à l’échelle de régions, voire de pays, comme la France, le Bénin, le Kenya. Nous collaborons aussi avec l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En vérité, nous sommes très satisfaits de collaborer avec des institutions qui ont déjà mis en place des choses qui vont dans le bon sens. Enfin, nous respectons les principes posés par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

 

Des scientifiques font-ils partie de votre conseil scientifique ? 

Bien entendu. Par exemple, dans notre conseil scientifique, nous avons Arthur Riedacker, Co-Prix Nobel 2007 pour les travaux du GIEC, chercheur à l’INRA et président de l’Institut Oikos, France. Nous avons également Hermione Koussihouede, qui est chercheur sur les sols, à la Faculté des sciences agricoles, à l’Université d’Abomey-Calavi, au Bénin. C’est une équipe pluridisciplinaire et internationale. Lors de mon intervention, à la COP 28, qui se tient aux Emirats Arabes Unis, à Dubaï, je ferai passer ce message : l’agriculture et l’élevage sont une des solutions contre le changement climatique. Cette évidence est depuis trop longtemps dans l’ombre et nous devons la mettre en lumière devant les représentants de la planète et de tous les Gouvernements. Je note, enfin, que c’est la première fois qu’une journée entière sera consacrée à l’agriculture à une COP. C’est un bon signal. 

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Goulnara Aguiar

Fondatrice et présidente d’Ormex, société experte du crédit carbone dans le monde agricole, à Paris. Ormex est une start-up incubée à la Station F, campus dédié aux pépites du numérique français. Elle a 41 ans et a passé 13 ans dans les technologies financières avant de fonder son entreprise.

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