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Analyse sur les relations entre santé et agroécologie
Quand la santé globale redessine les contours de l’agroécologie
L’élevage européen fait aujourd’hui face à des défis sans précédent, qu’ils soient écologiques, économiques, sanitaires, sociaux ou sociétaux. Pour répondre à ces défis, il est indispensable de faire évoluer les systèmes agricoles vers des modèles capables de concilier notamment la productivité et le respect des limites planétaires.
C’est le cas de l’agroécologie qui s’appuie sur les cycles biogéochimiques naturels et les interactions écologiques pour maximiser l’autonomie des fermes. De plus, des concepts globaux tels que One Health proposent de mettre en relation santé humaine, animale et des écosystèmes.
Dans cette perspective, quantifier scientifiquement la santé d’une exploitation agricole permet d’identifier des marges de manœuvre pour aller vers une meilleure santé globale et répondre durablement aux défis de l’élevage. Des travaux de recherche ont ainsi été conduits pour caractériser la santé globale de systèmes ruminants laitiers en agroécologie dans le Massif central en s’intéressant particulièrement à la santé des éleveurs, des troupeaux, des sols et des prairies. Ces dernières constituent en effet le cœur de l’alimentation des troupeaux sur le territoire étudié.
Redéfinir l’agroécologie en pratique
Bien que toutes les exploitations étudiées s’appuient sur des prairies pour nourrir les animaux, l’agroécologie s’avère être bien plus complexe que le simple fait d’envoyer les animaux au pâturage. Elle incarne une philosophie de production globale où la structure de la ferme est également réfléchie pour interagir harmonieusement avec son environnement. Si la taille de ces exploitations agricoles reste variable, elles s’inscrivent le plus souvent dans des dimensions plus modestes et humaines, ici la surface agricole utile ne dépassait pas 200 ha : en moyenne les fermes en bovins étaient constituées de 40 UGB (équivalent 40 vaches mères) pour 90 ha.
Sur le plan de la production, les volumes de lait s’avèrent plus modérés que la moyenne générale française, culminant par exemple à 6 500 litres par vache laitière et par an dans les fermes suivies. Ce choix est délibéré : l’objectif n’est pas la course au rendement, mais la recherche d’un compromis entre la production, l’usage des ressources naturellement présentes sur l’exploitation agricole et la limitation de l’usage des intrants. Cette approche circulaire et vertueuse repose sur la diversité biologique. En effet, les éleveurs agroécologiques font souvent le choix de la mixité dans leur troupeau, en intégrant plusieurs races dont des races locales, pour renforcer sa robustesse.
De la même manière, la gestion des fourrages est effectuée de manière à privilégier la diversité floristique. Pour cela, les éleveurs jonglent entre des fauches précoces pour favoriser la production laitière des troupeaux et des fauches plus tardives qui permettent une régénération naturelle des prairies (en laissant aller la prairie jusqu’à sa floraison et maturation) tout en offrant une souplesse précieuse dans la conduite et l’alimentation des animaux.
Au-delà de la mise en place de conduites spécifiques, c’est un véritable changement d’ontologie c’est-à-dire de rapport au vivant, qui s’opère progressivement chez ces agriculteurs. On assiste à une transition vers une vision analogique, voire animiste du métier, où l’éleveur ne cherche plus à dominer la nature mais à travailler avec elle. Pour la majorité d’entre eux, la santé globale de la ferme est un concept vivant qui fait pleinement sens, qu’ils utilisent au quotidien sur leur ferme en parlant de soin aux animaux notamment, et qu’ils définissent comme une vision holistique entre la santé de l’éleveur, des animaux, des sols et des prairies, prenant la forme d’un cercle vertueux.
Une santé globale prometteuse pour les fermes en agroécologie
La quantification rigoureuse des différents piliers de la santé globale d’une ferme a mis en évidence le fait que les fermes engagées en agroécologie présentent des indicateurs de santé nettement supérieurs à la moyenne. Le premier bénéficiaire est l’humain lui-même.
Cette étude élargie aux exploitations agricoles biologiques et en conventionnel montre que les agriculteurs engagés en agriculture biologique ou en agroécologie présentent significativement moins d’anxiété et ressentent davantage d’émotions positives que les agriculteurs en système conventionnel. Cette différence s’explique par une moindre pression psychologique au travail, un sentiment d’autonomie renforcé en système biologique ou agroécologique et des valeurs personnelles davantage orientées vers la coopération, le sens du collectif et le respect profond du vivant.
Le bien-être de l’éleveur fait écho à celui de son cheptel. L’analyse comparative de systèmes agroécologiques avec des structures plus conventionnelles en Allemagne révèle un état sanitaire globalement plus favorable pour les troupeaux engagés en agroécologie. Les mortalités sont plus faibles dans les systèmes en agroécologie, les observations cliniques montrent également une prévalence de boiteries plus faible, un état corporel moyen des animaux plus élevé, des taux de réforme réduits et une longévité générale du troupeau plus importante.
De plus, les performances de reproduction confirment cette tendance : les intervalles vêlage-vêlage sont plus courts dans les fermes agroécologiques, s’établissant à 391 jours contre 413 à 416 jours dans les systèmes conventionnels, témoignant d’une meilleure efficacité reproductive et d’une diminution du stress physiologique à relier également au niveau de production de ces systèmes. Les analyses métaboliques effectuées sur les troupeaux montrent également cette tendance. Les concentrations sanguines en marqueurs associés au risque de cétose et de déséquilibre énergétique sont plus basses dans les élevages agroécologiques, alors que les systèmes plus intensifs se rapprochent des seuils de risque métabolique.
Enfin, la santé des sols et des prairies montre des tendances similaires pour les systèmes en agroécologie. La santé des sols a été établie selon des indicateurs physico-chimiques et biologiques (statut organique), en adaptant les seuils d’évaluation aux spécificités des zones pédologiques et géologiques (granitique, volcanique…). Ces analyses ont mis en évidence un état de santé satisfaisant pour l’ensemble des parcelles en agroécologie.
Évaluer la santé des prairies s’est avéré plus complexe car ce concept est encore peu développé dans la littérature scientifique. Un outil d’évaluation, qui intègre non seulement les critères classiques de productivité et de valeur nutritive, mais également la souplesse d’utilisation pour la conduite du système fourrager, ainsi que les services écosystémiques majeurs rendus par l’herbe, tels que la diversité floristique, la pollinisation ou la valeur aromatique a donc été construit et testé sur les fermes étudiées. Bien que la hiérarchisation de ces critères mérite encore d’être approfondie et que ces travaux sont à comparer avec d’autres systèmes conventionnels et avec un gramme de prairies plus variées (prairies temporaires…), les résultats soulignent d’ores et déjà un état de santé des prairies encourageant.
L’élevage peut être un moteur de transition durable
Ce travail mené dans le Massif central auprès de plusieurs fermes en agroécologie, même s’il reste à élargir au niveau national, montre que les systèmes agroécologiques constituent des modèles d’avenir pertinents pour bâtir des élevages plus résilients. En s’appuyant prioritairement sur les ressources naturelles présentes sur le territoire (ici les prairies), sur l’autonomie alimentaire globale, sur la diversité biologique et sur une moindre dépendance aux intrants, ces exploitations montrent leur capacité à préserver simultanément la santé des troupeaux, le bien-être des éleveurs, la santé des sols et des prairies et favorisent donc la durabilité à long terme de l’agriculture.
L’élevage, pensé comme un écosystème complexe ancré dans un territoire, peut permettre de relier la santé humaine, la santé animale et la santé de notre environnement.
Références scientifiques ayant appuyé ces travaux :
- Crémilleux M., Cuenot J., Buronfosse T., Vogel L., Starke A., Michaud A. (2025). Dairy cow health across an intensification gradient in Europe: An Integrated Multi-Indicator Assessment.
- David L., Streith M., Michaud A., Dambrun M. (2024). Organic and Conventional Farmers’ Mental Health: A Preliminary Study on the Role of Social Psychological Mediators. Sustainability, 16, 1926.