La perturbation — ou la crise — ne régénère pas en soi : c’est le temps de repos, d’assimilation, qui peut faire germer de nouvelles graines. Et l’animal nous relie à ces processus naturels.
Les sécheresses qui s’intensifient mettent à mal nos paysages simplifiés — et nos certitudes avec. Pourtant, sur les terres les plus éprouvées d’Australie et d’Afrique australe, des éleveurs traversent les mêmes crises avec de l’herbe sur pied et des retenues pleines. Leur levier n’est ni l’irrigation ni le stock d’aliments : c’est le troupeau lui-même. À condition de comprendre comment s’opère une régénération.
La sécheresse comme révélateur
C’est au milieu de la grande sécheresse de 1979-1983 qu’en 1981, sur un plateau granitique de Nouvelle-Galles du Sud, un éleveur nommé Tim Wright dit à sa femme : « Si seulement j’avais plus de surface. Je n’ai plus aucune parcelle disponible ! » La sécheresse qui frappe alors l’Australie lui coûtera quatre ans à rembourser — et, dit-il, cinq ou six ans pour remettre la terre en état.
Trente ans plus tard, il revient sur cette période : « Ce n’était pas [le manque de terre] le problème. Le problème, c’est que je n’avais pas de plan. Le secret, c’est comment on utilise ce qu’on a déjà », confie-t-il à l’éleveur et écrivain Charles Massy, qui a recueilli sa trajectoire dans Call of the Reed Warbler (2017).
Ce moment dit quelque chose que toutes les trajectoires de régénération répètent : une crise climatique provoque toujours deux révélations simultanées. Elle expose un paysage qui ne fonctionne plus — un sol qui ne retient plus l’eau, des pérennes qui ont cédé la place aux annuelles. Et elle expose au même moment les limites de la conduite qui a produit ce paysage. La sécheresse ne crée pas le problème ; elle le révèle. C’est pourquoi sa gestion ne se joue pas pendant la sécheresse, mais chaque année, dans la manière de pâturer et de comprendre son paysage.
Reste la question qui fâche : quel rôle pour l’animal dans ce paysage à reconstruire ? Il est accusé de tous les maux — et il est pourtant, je crois, le principal levier.
Un même animal, deux effets bien distincts
En Australie toujours, cent soixante ans avant Tim Wright, un colon écossais nommé John Robertson décrivait, dans une lettre, « les trente-sept graminées qui composaient le pâturage » du domaine dont il se félicitait, à son arrivée en 1840 dans l’ouest du Victoria.
En y conduisant ses brebis en pâturage continu, ce paysage idyllique s’est effondré en moins de quinze ans : les pérennes appétentes aux racines profondes, broutées en priorité et sans répit, ont disparu les premières ; des annuelles superficielles les ont remplacées ; le sol s’est dénudé, l’eau a cessé de s’infiltrer, les ravines se sont creusées — et le sel, stocké en profondeur dans nombre de sols australiens depuis des millénaires, est remonté à la surface avec l’eau, stérilisant les terres. Le vieux continent australien est fragile et ne pardonne pas les erreurs : on y apprend vite si notre relation est la bonne — à condition d’observer, et d’agir dès les premiers signes de dégradation.
Après la première sécheresse, Tim Wright a pris le chemin inverse. Sécheresse de 1994 : « J’ai simplement clôturé devant le troupeau, ralenti la rotation d’une demi-journée, et d’un coup vous avez un mois de repos en plus. Pendant que nos voisins allaient en ville acheter du foin et du grain, je les croisais en rentrant avec du fil de clôture et du tuyau PE à l’arrière du pick-up. » Puis survient la sécheresse dite du Millénaire, de 2003 à 2009 : autour de lui, on déstocke tout et on cure la vase des retenues à sec ; les siennes restent aux deux tiers pleines, et il tourne à des effectifs record sans rien distribuer. Huit mille équivalents-brebis avant sa conversion, vingt mille aujourd’hui — avec un minimum d’intrants.
Le monde anglophone résume cela d’un slogan : it’s not the cow, it’s the how — ce n’est pas la vache, c’est la manière. André Voisin (un Français !) l’avait écrit avant tout le monde, et il faut le redire : le surpâturage est une affaire de temps, pas d’animaux. Ce n’est pas le nombre de bêtes qui tue une pérenne, c’est le fait de revenir sur elle avant qu’elle n’ait reconstitué ses réserves. Un chargement élevé sur trois jours, suivi de trois mois de repos, construit ; un chargement modeste mais permanent détruit.
Cette règle est bien établie chez les partisans du pâturage tournant dynamique, où l’on raisonne au stade de feuilles. Ma proposition va un cran plus loin, dans le sens de l’Australien Graeme Hand : juger le repos non au calendrier ni à la hauteur d’herbe, mais à la reconstitution complète de la plante et du paysage — réserves racinaires, litière incorporée, jeunes pérennes installées —, ce qui demande parfois un an, voire davantage. Sa règle : instaurer un temps de recharge plus long que la variabilité des saisons.
Le levier n°1 est donc le temps — même si tout le système évolue avec lui : dans ces conduites, on adapte aussi, progressivement, la génétique du troupeau vers des animaux capables de valoriser une herbe plus fibreuse et moins riche. Il faut donc regarder de près ce que l’animal fait concrètement — car la manière dont on conduit un troupeau découle de ce que l’on voit en lui : qui voit une machine conduit une machine ; qui perçoit la symbiose et la continuité entre le paysage et l’animal se comporte autrement. Cette relation change totalement notre manière d’appréhender le pâturage et le potentiel du ruminant à régénérer.
Ce que le ruminant déclenche
On entend souvent qu’une vache, c’est une barre de coupe à l’avant et un épandeur à engrais à l’arrière. La formule est drôle, mais je crois qu’elle nous coûte cher — non parce qu’elle serait fausse, mais parce qu’elle s’arrête là : elle décrit une machine à deux fonctions, et une machine ne régénère rien.
Il existe une autre formule, venue du nord-ouest australien et de l’observation des grands troupeaux sauvages en mouvement permanent : le bétail comme leaders, weeders, seeders and feeders — meneurs, désherbeurs, semeurs et fertilisants. Quatre fonctions au lieu de deux, et ce n’est qu’un raccourci. Le piétinement met la litière en contact avec le sol et amorce un compostage de surface. Les sabots brisent les croûtes et créent un lit de semence. Bouses et urine relancent le cycle des nutriments et déplacent des graines.
Mais l’essentiel n’est pas dans cette liste : une prairie n’est pas une usine, c’est un système vivant qui répond à tous ces impacts. Les écologues parlent de systèmes complexes créatifs — capables, après une perturbation, de se réorganiser d’eux-mêmes vers un état plus riche, pourvu qu’on leur en laisse le temps. Une prairie est même le milieu qui en dépend : sans perturbation, elle s’étouffe sous sa propre matière et s’appauvrit. L’animal ne construit donc pas la régénération : il la déclenche. C’est là qu’il faut savoir relâcher le contrôle et notre volonté de stabilité : ajuster la conduite, laisser la dynamique advenir, accepter d’être surpris.
Parce que cette suite peut dépasser ce que nous n’oserions même pas demander. Lorsque la couverture du sol remonte à près de cent pour cent et que le sol redevient biologiquement actif, des espèces que personne n’avait vues depuis des décennies réapparaissent : les organismes fouisseurs remontent des semences enfouies de longue date, et les changements dans le sol lèvent leur dormance. Tim Wright a vu revenir des graminées oubliées. Il n’a pas fabriqué ce résultat — il a rendu possible une dynamique qui attendait.
Il arrive même que l’animal porte en lui de quoi réamorcer un sol mort. Dans la ceinture céréalière de l’Ouest australien, éprouvée par une décennie de climat erratique, Di et Ian Haggerty ont laissé leurs brebis s’adapter à un milieu très dur plutôt que l’inverse. Quand ils reprennent une terre épuisée par des années de chimie, sans vie biologique, ce sont les brebis qui la restaurent : quand le monde microbien du sol se met en veille, elles portent dans leur tube digestif des micro-organismes comparables et le réensemencent en pâturant. Résultat : des cultures viables sous cent à cent cinquante millimètres de pluie par an, sans engrais de synthèse. L’animal cesse d’être le bénéficiaire de l’écosystème pour en devenir le vecteur.
Une reconnexion par le ruminant
Il y a une seconde fonction, dont on parle moins encore, et qui m’est chère : le troupeau est un instrument de lecture du paysage.
Dans le Karoo sud-africain, un éleveur nommé Norman Kroon a remarqué un jour que les koudous qu’il chassait dans un certain ravin n’avaient pas de tiques — ailleurs sur la ferme, si. Il est retourné observer, et a vu qu’ils broutaient en particulier un arbuste, Aloe ferox. Il a alors récolté la sève pour en faire un vermifuge naturel pour son troupeau, désormais débarrassé des tiques et des vers. L’antilope avait identifié, sur des milliers d’hectares, la seule espèce dans le seul micro-milieu qui contenait ce dont elle avait besoin.
Les travaux de Fred Provenza ont montré que ce savoir n’a rien d’anecdotique. À côté de leurs nutriments, les plantes produisent des dizaines de milliers de composés secondaires, et les herbivores les détectent : le palais relie l’animal au paysage par un jeu d’associations entre goût et effet, du récepteur gustatif jusqu’au microbiote. Un herbivore qui n’a pas été coupé de la diversité de son milieu sait composer sa ration — et se soigner. D’où une conséquence pratique que peu d’entre nous exploitent : ce que le troupeau choisit est une information précieuse. Où il monte en premier le matin, ce qu’il consomme d’abord, ce qu’il laisse, où il s’attarde — chacun de ces signaux dit quelque chose de l’état du paysage. Les bergers français le savent depuis longtemps : c’est pour comprendre leur art que Provenza et Michel Meuret ont écrit ensemble The Art and Science of Shepherding, où les circuits quotidiens de pâturage se composent comme des repas, à partir de ces choix de l’animal.
À l’inverse, un animal privé de diversité — couverts simplifiés, ration unique — ne peut plus ni se soigner ni nous renseigner : nous nous privons alors de ce formidable instrument.
Ce que la crise fait à l’éleveur
Et nous, alors ?
Ce que le troupeau est à la prairie, la crise l’est à l’éleveur : une perturbation qui casse un état stable — et qui, à elle seule, ne résout rien. La prairie surpâturée bascule vers les annuelles et les chardons ; l’éleveur en crise peut basculer dans la dette, l’isolement, l’amertume. Gardons-nous du récit facile : nous n’entendons parler que de ceux qui ont bifurqué et réussi — sans compter que ces changements se font sur un temps long. Les mêmes sécheresses australiennes ont provoqué la vente de fermes, brisé des familles et coûté des vies — et pas parce que ces gens-là regardaient moins bien. La crise ouvre une fenêtre ; elle ne donne pas la réponse.
Ce qui décide, c’est ce qui suit la perturbation — exactement comme au pré. Entre la sécheresse de Tim Wright et sa bascule, il s’est écoulé huit ans. Ce qui a compté, c’est une formation suivie en 1989 à mille kilomètres de chez lui. Quand on est pris dans l’engrenage, la tête dans le guidon, il faut parfois cette distance : s’éloigner du regard des voisins — un regard qui peut enfermer — pour retrouver le droit de dire qu’on ne sait plus. Il raconte y être arrivé sans se sentir menacé, ouvert, cherchant des alternatives. Un doute, un ailleurs sans jugement, avec un collectif qui avait déjà essayé.
Le repos long du système humain est une condition essentielle — le temps et l’espace de se réorganiser, à l’abri de la pression : c’est même, je crois, la principale chose utile qu’un groupe d’éleveurs ou une formation puisse produire. Non pas une recette, mais un endroit où douter sans être jugé — parfois loin du voisinage immédiat, pour oser défaire ce que l’on a toujours fait.
La place de l’éleveur
On dit, à raison, que nos pratiques agricoles ont leur part de responsabilité dans la dégradation du vivant. On en tire rarement la conséquence symétrique : si elles ont ce pouvoir-là, elles ont exactement le même dans l’autre sens.
L’éleveur occupe une position que personne d’autre n’occupe. Le chercheur décrit, le conseiller recommande, la politique publique finance ou réglemente — mais aucun n’ouvre une clôture au lever du jour. L’éleveur, lui, décide chaque matin, sur des dizaines d’hectares, de l’endroit où ira la perturbation et de celui qui restera au repos — de la plante qu’il favorisera par la dissémination des graines ingérées par son troupeau, par exemple. Multipliez cette décision par les jours d’une saison, puis par les années d’une carrière : aucun autre métier ne touche les fonctions écologiques d’un territoire avec cette fréquence et à cette échelle.
Ce que je propose n’est pas une technique nouvelle : il s’agit d’un changement de regard et de relation. Et lorsqu’un éleveur voit et comprend, il n’y a plus de retour en arrière possible. Beaucoup d’entre nous vivent leur métier dans un sentiment de manques cumulés : manque d’herbe, manque de temps, manque de trésorerie — et le contexte économique comme la crise climatique les aggravent. C’est notamment en comprenant les interconnexions du vivant et le pouvoir des ruminants sur la terre que l’on peut changer radicalement de regard. La trajectoire de Tim Wright le dit bien : avant, il parlait de sécheresses ; aujourd’hui, il ne parle plus que de périodes de faible pluie.
Au fond, tout cet article tient en une phrase : un système vivant surmené ne demande ni davantage d’intrants, ni des efforts multipliés — il demande une perturbation juste, puis un vrai repos. Cette phrase qui vaut pour une prairie et pour une ferme, vaut plus encore pour les éleveuses et les éleveurs eux-mêmes, en première ligne des crises climatiques. Pourquoi, dès lors, ne pas organiser ce repos comme nous planifions celui de nos prairies : des temps, des lieux et des collectifs où souffler, douter et reprendre des forces. C’est de tels moments que repartent les dynamiques nouvelles — et les paysages que nous laisserons dépendront moins de la prochaine sécheresse que de ce que nous aurons semé, entre nous, pendant l’accalmie.
Le vivant est création spontanée de santé et d’abondance. Apprenons à reconnaître cette logique naturelle : la première régénération requise est celle de notre regard, et réhabiliter le rôle du ruminant est une première étape.
Les trajectoires de Tim Wright, John Robertson, Norman Kroon et des Haggerty sont documentées dans Call of the Reed Warbler de Charles Massy (UQP, 2017). Sources complémentaires : F. Provenza, Nourishment ; D. Tongway & N. Hindley, Landscape Function Analysis (CSIRO) ; N. Williams, A. Marshall & J. Morgan, Land of Sweeping Plains.