– et repenser l’élevage comme un écosystème complexe interconnectant santé animale, santé humaine et santé de l’environnement
Grand entretien avec Éric Cardinale, directeur scientifique de la santé animale et du bien-être animal à l’Anses, à l’occasion du sommet One Health.
Le 7 avril 2026, la France accueille à Lyon le premier sommet international consacré à l’approche
«One Health», réunissant chefs d’État, organisations internationales, scientifiques et acteurs économiques. Ce rendez-vous marque une évolution majeure des politiques publiques : la reconnaissance du lien étroit entre santé humaine, santé animale et santé des écosystèmes, qui doivent désormais être pensées de manière cohérente.

Agriculture Circulaire – En quoi l’élevage herbager français s’inscrit-il dans l’approche One Health ?
Éric Cardinale – L’élevage herbager, c’est presque une démonstration concrète de ce qu’est « One Health » : une seule santé, humaine, animale et environnementale, qui fonctionne en système.
Sur la santé animale d’abord, le pâturage joue un rôle central. Les animaux vivent dehors une partie de l’année, se déplacent, expriment leurs comportements naturels. Résultat : moins de stress, une meilleure immunité et donc moins de maladies.
Conséquence directe : on réduit le recours aux médicaments, notamment aux antibiotiques et aux antiparasitaires. Et cela constitue un levier majeur dans la lutte contre l’antibiorésistance, qui dépasse largement le monde agricole.
Côté environnement, les prairies sont des écosystèmes essentiels. Elles stockent du carbone, abritent une biodiversité riche, filtrent l’eau, limitent l’érosion et participent à la préservation de la qualité des nappes phréatiques, notamment vis-à-vis des nitrates et des pesticides.
Et pour la santé humaine, il y a un double bénéfice. D’un côté, des produits avec un profil nutritionnel intéressant – plus riches en oméga-3 ou en antioxydants comme la vitamine E ou le bêta-carotène. De l’autre, un moindre usage des antibiotiques, donc moins de risques de développement de résistances chez l’homme.
Enfin, l’élevage herbager contribue aussi à l’aménagement du territoire, en maintenant des paysages ouverts et la vitalité des zones rurales.
Au fond, l’élevage herbager montre qu’il est possible de traiter simultanément les enjeux de santé animale, de santé humaine et de santé de l’environnement.

AC – La France est-elle en avance sur ces sujets ?
E. C. – Oui, clairement. Et ce n’est pas nouveau, mais ça s’est accéléré ces dernières années, notamment avec un soutien institutionnel renforcé depuis le One Planet Summit et après la crise du Covid, jusqu’à l’organisation du sommet du 7 avril 2026.
Un bon exemple, c’est le plan ÉcoAntibio. Lancé en 2011, il a permis de réduire de plus de 40 % l’exposition des animaux aux antibiotiques en une décennie. C’est un changement profond, porté à la fois par les vétérinaires et les éleveurs.
Aujourd’hui, on va encore plus loin : on surveille aussi les antiparasitaires, et surtout les transmissions environnementales des résistances. On ne regarde plus uniquement l’animal, mais l’ensemble du système.
Autre évolution importante : les visites sanitaires obligatoires intègrent désormais une dimension One Health. On sensibilise les éleveurs au lien entre santé animale et santé publique, et à la détection précoce des maladies.
Enfin, la France a fait le choix de maintenir un lien fort entre élevage et territoire, notamment via les aides de la PAC, en soutenant les systèmes herbagers et le lien au sol. Le pâturage est reconnu à la fois comme levier de biosécurité et comme outil de stockage de carbone.

AC – Comment mesure-t-on concrètement ces progrès ?
E. C. – On est sortis d’une logique intuitive pour aller vers une approche de plus en plus intégrée, fondée sur des indicateurs très précis. Sur l’antibiorésistance, on utilise par exemple l’indicateur ALEA, qui mesure l’exposition des animaux aux antibiotiques.
Sur le bien-être animal, on s’appuie sur des critères très concrets : mortalité, accès au plein air, conditions d’élevage. Depuis 2022, chaque exploitation doit même désigner un référent dédié au bien-être animal.
La biosécurité a aussi évolué : on ne se contente plus d’éviter l’entrée des maladies, on regarde aussi ce qui sort de l’élevage. Cela implique des mesures très opérationnelles — gestion des effluents, organisation des flux, infrastructures, comme les doubles clôtures ou l’étanchéité des zones de stockage d’aliments.
Et côté environnement, on suit des éléments comme l’autonomie alimentaire, la part d’herbe dans les rations, la réduction du soja importé ou encore le bilan carbone.
Autrement dit : on ne regarde plus un indicateur isolé, mais un système dans son ensemble.
AC – Quels sont aujourd’hui les principaux défis que One Health va devoir relever ?
E. C. – Le premier, c’est le changement climatique. Il modifie la répartition des vecteurs, favorisant ainsi l’introduction et la circulation de maladies dans des zones jusque-là peu exposées. Ce n’est plus une hypothèse, c’est déjà là.
Ensuite, il y a la biodiversité. Un écosystème appauvri est beaucoup plus vulnérable aux pathogènes. C’est un sujet central, mais encore sous-estimé, alors qu’elle est essentielle pour maintenir des écosystèmes capables de résister à l’introduction de maladies.
À cela s’ajoutent les échanges mondiaux, qui accélèrent la diffusion des maladies, et certaines formes d’intensification qui demandent une vigilance accrue.
Pour anticiper, on change de logique : on passe d’une approche curative à une approche préventive. On parle de « safe by design » : penser les systèmes dès le départ pour qu’ils soient sanitairement robustes, plutôt que de courir derrière des corrections après coup.
Il y a aussi un enjeu clé autour de la donnée. Il faut réussir à faire dialoguer les données de santé animale, humaine et environnementale, en temps réel, et à différentes échelles.
Et puis, il y a un défi plus humain : le renouvellement des générations. Transmettre cette culture One Health, plus systémique, plus préventive, demande du temps — et beaucoup de pédagogie.
AC – Que change concrètement le sommet One Health pour les filières ?
E. C. – Le message principal est simple : arrêter de courir derrière les crises.
Il faut passer à une logique de prévention et d’anticipation. Comprendre les écosystèmes, renforcer leur résilience, se préparer aux risques plutôt que les subir, en développant notamment les capacités de diagnostic et les outils d’alerte.
Cela passe notamment par une biosécurité à 360°, intégrée dans toutes les pratiques. C’est une attente forte pour les filières : mieux prévenir, mieux anticiper et se préparer en continu.
Il y a aussi un enjeu majeur sur les antibiotiques : continuer à réduire leur usage et préserver leur efficacité, pour l’animal comme pour l’homme, mais aussi sur les antiparasitaires, afin de limiter le développement de résistances, notamment dans l’environnement.
Et plus largement, repenser les systèmes alimentaires. Les modèles herbagers ont un rôle clé à jouer, à la fois pour la résilience face au changement climatique et pour la nutrition.
AC – Quel rôle peut jouer la France dans cette dynamique ?
E. C. – La France peut être un laboratoire. Elle l’a déjà montré avec ÉcoAntibio. Elle dispose aussi d’un écosystème scientifique solide – Anses, INRAE, Cirad, Ecoles vétérinaires et d’agronomie … – capable de produire et diffuser des connaissances.
Mais surtout, elle peut faire le lien entre science et terrain. Tester, adapter, partager.
Il y a aussi un enjeu de coopération internationale, notamment avec les pays du Sud, qui font face à certains risques plus tôt que nous, et dont les retours d’expérience sont précieux.
Le vrai défi maintenant, c’est de transformer les recommandations en actions concrètes. Pour la première fois, près de 300 experts ont travaillé en amont du sommet pour produire des feuilles de route. La question n’est plus de savoir quoi faire. C’est de le faire rapidement, et à grande échelle.